Haïti, premier pays noir indépendant depuis 1804, a longtemps été un symbole de résistance et de souveraineté en Amérique. Cette modeste nation caribéenne, avec une histoire politique riche et tumultueuse, a tenté diverses expériences politiques. Malheureusement, ces efforts n’ont pas permis de résoudre les défis majeurs d’aujourd’hui, transformant certains succès historiques en simples symboles de luttes inachevées.
Après avoir infligé à Napoléon Bonaparte, sa première défaite, Haïti a obtenu son indépendance, mais a expérimenté des formes de gouvernance uniques, devenant le seul pays de l’hémisphère occidental à être dirigé par deux empereurs et un roi. Jean-Jacques Dessalines, leader de la révolution, fut couronné empereur sous le nom de Jacques Ier le 22 septembre 1804, avant son assassinat en octobre 1806, événement qui symbolise les luttes intestines qui suivirent. Faustin Soulouque se fit lui aussi proclamer empereur le 25 août 1849, mais il fut renversé dix ans plus tard. Il est important de noter que le sacre de Faustin Ier, en 1852, a coûté plus de 700 000 francs au nouvel empire.
Henry Christophe, quant à lui, devint roi bien avant, en 1811, établissant un royaume autocratique dans le nord du pays, marqué par de vastes chantiers et des structures inspirées de certains pays d’Europe. Parmi ses réalisations, la Citadelle Laferrière s’est particulièrement distinguée.
Ces régimes, bien qu’ambitieux, n’ont pu établir une stabilité durable. Ils ont mis en lumière les difficultés de l’époque pour maintenir une gouvernance cohérente, une situation exacerbée par des divisions internes, des coups d’État successifs et des assassinats qui ont laissé un héritage de méfiance et de fragilité politique pour les générations suivantes.
Des cycles d’instabilité et des vains espoirs de réforme
Depuis les années 1980, Haïti a connu une rotation rapide des chefs d’État, avec des mandats souvent écourtés par des renversements violents et des élections contestées. Cette instabilité chronique empêche la continuité des réformes et crée une méfiance généralisée envers les institutions politiques.
En matière de leaders politiques, Haïti a déjà tout tenté : des fonctionnaires haut placés de l’État, des militaires, des outsiders comme des artistes (musiciens), et même un prêtre défroqué… mais aucun d’eux n’a su imposer une vision concrète du changement pour ce système.
L’histoire moderne d’Haïti est également ponctuée d’assassinats de chefs d’État, chacun associé à un événement politique visant, en théorie, à instaurer un nouveau système de gouvernance. Cependant, contrairement aux attentes, ces initiatives n’ont fait que perpétuer un cycle de violence politique.
Le dernier en date, celui du président Jovenel Moïse en 2021, a plongé le pays dans une crise politique plus profonde qu’avant ce qui a aggravé la crise sécuritaire, exposant l’ampleur de la fragmentation institutionnelle du pays et exacerbant les difficultés économiques et sociales. C’est le chaos total.
Avant Moïse, Haïti avait déjà perdu plusieurs de ses leaders dans des circonstances violentes, comme Jean Vilbrun Guillaume Sam en 1915, un événement qui facilita en quelques sortes l’occupation américaine. Les assassinats politiques, tristement récurrents dans l’histoire d’Haïti, ont contribué à une atmosphère d’insécurité et d’instabilité chronique.
Les assassinats politiques sont tristement récurrents dans l’histoire d’Haïti et ont contribué à une atmosphère d’insécurité et d’instabilité chronique. Dès 1806, Jean-Jacques Dessalines, l’un des pères fondateurs d’Haïti, est assassiné par ses rivaux politiques, des individus qui voulaient s’emparer des richesses du pays, au lendemain de l’Indépendance.
Un acte barbare qui a fragmenté le pays et divisé les élites politiques entre le Nord, dirigé par Henri Christophe, et l’Ouest, incluant le Sud, dirigé par un mulâtre du nom d’Alexandre Sabès Pétion. Cet assassinat a non seulement renforcé la méfiance des élites politiques, mais a également ouvert la voie à des conflits internes destructeurs. Le vide qui en a résulté a eu un impact structurel, les forces extérieures continuant à l’exploiter, perpétuant un état de dépendance et de vulnérabilité institutionnelle qui persiste encore aujourd’hui.
Un autre exemple marquant est celui de l’assassinat de Jean Vilbrun Guillaume Sam en 1915, lynché par une foule en colère après une série de décisions impopulaires. Cet événement dramatique a précipité l’intervention et l’occupation américaine, marquant un tournant dans l’histoire politique et économique d’Haïti. Cette période a renforcé la dépendance extérieure et l’exploitation des ressources, mais surtout, elle a accentué le traumatisme collectif et l’insécurité politique.
L’assassinat de Jovenel Moïse a profondément secoué Haïti. Ce meurtre brutal a mis en lumière la vulnérabilité des institutions haïtiennes, déjà fragilisées par des années de crises politiques et économiques. Perpétré par un commando armé, cet acte a non seulement déstabilisé le gouvernement, mais également aggravé la crise humanitaire en intensifiant la violence des gangs, qui s’imposent comme de véritables groupes terroristes perturbant la sécurité et le quotidien de la population.
La répétition de ces assassinats renforce la méfiance envers l’État et freine le développement socio-économique, maintenant le pays dans un cycle de pauvreté. Notons que, depuis l’assassinat de Jovenel Moïse, le pays n’a jamais connu d’élection. Les dernières, qui l’ont élu président, datent d’il y a huit ans. Cette situation implique une nouvelle intervention de la communauté internationale.
La mission multinationale de 2023 ou l’aide controversée
Deux ans après l’assassinat de Jovenel Moïse, une mission multinationale d’appui à la sécurité, menée par des forces de police kényanes, a finalement été déployée. Celle-ci compte actuellement 400 individus sur les 2 500 prévus. Bien que cette intervention ait pour objectif de stabiliser la situation en Haïti, elle se heurte à un manque criant de financement et d’équipement.
Perçue par certains comme un échec et une « manipulation » orchestrée par les États-Unis, cette initiative suscite des interrogations sur l’exploitation des forces kényanes à des fins politiques complexes. Elle renforce également une méfiance généralisée à l’égard des interventions internationales. Cette situation met en lumière les défis d’une gouvernance sous influence étrangère et les risques de dépendance qui en découlent, évoquant un triste « déjà-vu » dans l’histoire politique d’Haïti. L’occupation américaine de 1915…
Une occupation américaine traumatisante impliquant la descente aux enfers d’Haïti
L’assassinat de Jean Vilbrun Guillaume Sam a marqué le début de l’occupation américaine d’Haïti (1915-1934). Cette intervention militaire, souvent justifiée par les États-Unis comme une mission de « civilisation », s’est avérée être une période de violences et de spoliations économiques massives. Ces actions ont consolidé la dépendance économique d’Haïti vis-à-vis des États-Unis, étouffé son autonomie et exacerbé les inégalités sociales et économiques déjà présentes.
Un des actes criminels les plus symboliques de cette occupation fut le pillage de la Banque Nationale d’Haïti en 1914. Selon un article du New York Times publié le 20 mai 2022, «le 17 décembre 1914, huit Marines américains pénétrèrent dans la banque Nationale et en ressortirent avec des caisses remplies d’or d’une valeur de 500 000 dollars. Ces réserves furent transportées sous haute surveillance jusqu’à une canonnière américaine, puis transférées à une banque à Wall Street. Cet événement, présenté comme une mesure de sécurité financière, préfigura une invasion américaine à grande échelle en 1915.
L’article du New York Times révèle que derrière ce « vol officiel » se cachait l’influence de Wall Street, notamment de la banque qui allait devenir Citigroup. Ces manœuvres illustrent la politique économique et militaire exploitative des États-Unis envers Haïti.
Dans sa politique de « civilisation », Philippe Sudre Dartiguenave, un sénateur mulâtre, fut installé à la présidence en 1915 sous la pression des forces américaines. En 1917, lorsque le Parlement haïtien refusa de ratifier une nouvelle Constitution rédigée sous la direction de Franklin D. Roosevelt (alors secrétaire adjoint à la Marine), Dartiguenave dissout le corps législatif.
La Constitution de 1918, adoptée par référendum avec un résultat controversé (98 225 voix pour et 768 contre), permit pour la première fois depuis 1804 aux étrangers de posséder des terres en Haïti. Cette mesure allait à l’encontre des principes établis par Jean-Jacques Dessalines, qui avait interdit la propriété étrangère pour préserver la souveraineté nationale.
L’échec de l’occupation et ses conséquences
En 1930, face aux tensions croissantes, le président américain Herbert Hoover créa une commission dirigée par William Cameron Forbes pour évaluer l’impact de l’occupation. Le rapport Forbes reconnut l’échec de cette intervention, évoquant notamment :
La marginalisation de la classe politique haïtienne ;
L’absence d’une culture démocratique structurée ;
Les défis persistants tels que la pauvreté et l’analphabétisme.
Malgré quelques réalisations mineures, l’occupation n’a pas permis de réels progrès en matière de développement politique ou d’autonomie économique pour Haïti.
L’exploitation des ressources haïtiennes, souvent sans respect pour l’environnement ni les lois locales, a laissé des traces profondes, symbolisant un héritage de dépendance et d’instabilité qui perdure encore aujourd’hui.
Braquage et Extorsion, des impacts à long terme
L’histoire d’Haïti a été marquée par des interventions et des politiques imposées par les puissances occidentales, notamment la France et les États-Unis, qui ont laissé des traces profondes dans la société haïtienne. Deux événements en particulier — les dettes imposées par la France au XIXe siècle et l’occupation américaine au début du XXe siècle — sont souvent considérés comme deux des plus grandes « extorsions » économiques et politiques ayant des effets désastreux et durables sur le pays.
La Dette de l’Indépendance : Extorsion de la France
En 1825, sous la pression de la France, Haïti a accepté de payer une « dette de l’indépendance » pour compenser les colons français pour la perte de leurs biens, y compris des esclaves, après la Révolution haïtienne de 1804. Cette dette, initialement fixée à 150 millions de francs or (réduite plus tard à 90 millions), a plongé Haïti dans une crise économique profonde, obligeant le pays à contracter des prêts auprès de banques françaises et américaines pour effectuer les paiements.
Cette dette de l’indépendance de 90 millions de francs-or est estimée aujourd’hui à environ 21 à 115 milliards de dollars américains selon les estimations aujourd’hui. Ce remboursement massif, qui s’est étendu sur plus d’un siècle, a considérablement entravé son développement économique, obligeant le pays à contracter des emprunts auprès de banques étrangères, renforçant ainsi une dépendance économique dont Haïti ne s’est jamais pleinement remise.
Le Braquage, l’Occupation et l’Exploitation des Américains
Les Américains ont braqué et transféré environ $500,000 USD de l’époque (environ $15 millions USD aujourd’hui, ajusté pour l’inflation) à la National City Bank de New York, une somme importante pour l’économie haïtienne naissante et déjà fragile.
Pendant cette occupation, les États-Unis ont exploité les ressources naturelles d’Haïti et mis en place des travaux forcés pour des projets d’infrastructure. Cette occupation a déstabilisé les institutions haïtiennes et a renforcé les inégalités économiques, créant un système qui favorisait les intérêts des compagnies américaines au détriment du développement local qui a encore un impact majeur sur Haïti.
Ces deux événements criminels sont vus comme des extorsions qui ont érodé l’autonomie économique et politique d’Haïti, laissant le pays dans une spirale de dettes et de pauvreté dont il souffre encore aujourd’hui. De plus, les interventions répétées des États-Unis et de la France en Haïti sont perçues comme une forme de néocolonialisme, où les élites étrangères et locales profitent aux dépens de la population haïtienne.
Pourquoi pas un Dernier Grand Exploit : Exiger des Remboursements et des Dédommagements ?
Le remboursement de ces deux sommes, avec intérêts et dommages, demeure une question complexe. Plusieurs militants et économistes estiment qu’un tel remboursement serait non seulement légitime mais essentiel pour la justice historique et économique. Les appels pour des réparations à la fois de la France et des États-Unis ne devraient-ils pas se multiplier ? Le peuple haïtien ne devrait-il pas prendre un engagement concret afin d’exiger des gouvernements concernés, réparation et restitution de la totalité des sommes extorquées ?
Si l’on considère les ajustements pour l’inflation et les dommages économiques à long terme, une estimation conservatrice pourrait porter la dette française à plus de $30 milliards USD aujourd’hui, incluant des intérêts composés sur deux siècles elle serait alors estimée à $115 miliards USD. La somme détournée par les États-Unis pourrait atteindre entre $15 et $80 millions USD, sans compter les ressources pillées et l’exploitation durant l’occupation, qui ont aussi contribué à appauvrir durablement le pays.
Haïti est un pays qui a accompli des exploits politiques notables, mais ces victoires n’ont pas empêché l’émergence d’un schéma d’instabilité et de difficultés institutionnelles. Les héritages des empereurs et d’un roi, ainsi que les tentatives répétées de gouvernance démocratique, n’ont pas apporté la prospérité et la stabilité que les Haïtiens espèrent depuis plus de deux siècles. Aujourd’hui, Haïti demeure dans une quête inassouvie de paix politique et de progrès, et les exploits historiques, bien que glorieux, semblent de plus en plus vains dans un pays où les défis s’intensifient jour après jour.